Billets de recherche,  Conservation du patrimoine berbère

Conserver et réhabiliter le patrimoine architectural et artistique berbère

Me revoilà encore pour clôturer cette mini-étude sur un sujet que j’affectionne tant. Il y a trois ans, je menais un voyage d’étude en solitaire, au Maroc, pour étudier la conservation du patrimoine berbère. C’est grâce à l’association et la Fondation Zellidja (je vous invite à découvrir ! *je fais partie du jury 2021 et de la délégation de la région Nouvelle-Aquitaine, n’hésitez pas à me contacter pour tout renseignement*) que j’ai pu effectuer ce voyage. Dans un précédent article  je vous parlais des constructions berbères et de leurs décors et dans le dernier en date  j’abordai la fragilité du patrimoine en terre. Il est temps pour moi de conclure en vous énumérant les différentes pistes de valorisation qui peuvent être pensées et développées. 

Sommaire

Prise de conscience et reconnaissance

Patrimonialisation au Maroc

D’abord présente depuis longtemps en Europe, la notion de patrimoine a lentement progressé et émergé dans les pays du Sud (puis elle s’est accélérée, ce qui se perçoit dans les discours et dans les actes). Au Maroc, la notion de patrimoine et de sa sauvegarde a été rattachée à la vision européenne et en particulier à celle de la France (de la période coloniale), qui visait à valoriser surtout les bâtiments monumentaux, les monuments historiques, les centres historiques. Nous sommes passés d’un patrimoine dit « urbain » à un patrimoine où tout peut être considéré comme tel (patrimoine culinaire, artisanal, industriel, scientifique, littéraire, linguistique, etc.). Étant donné que la signification de patrimoine diffère selon les usagers, on pourrait s’interroger sur le sens de cette ébullition patrimoniale ? Lorsque l’on patrimonialise quelque chose, automatiquement on en fait un bien commun à valeur collective. Ce sont les communautés ou alors les individus qui invitent les spécialistes à intervenir sur des constructions qu’ils jugent comme étant un patrimoine. 

Politique de sauvegarde et tourisme

Il est clair qu’une réhabilitation de l’architecture en terre débute progressivement au Maroc, je ne peux le nier. On peut noter une mobilisation modeste, mais nette, en particulier grâce à la création du CERKAS (Centre de Conservation et de Réhabilitation du Patrimoine Architectural des Zones Atlasiques et Subatlasique) en 1990. Il s’agit de l’équivalent marocain de l’inspection des Monuments historiques ; il s’occupe de toutes les constructions de l’Atlas et de la région sud, pas seulement l’architecture en terre. Le CERKAS s’est installé dans la kasbah Taourirt ; ainsi, les constructions en terre peuvent recevoir de nouvelles vocations d’usage qui peuvent participer à leur intégrité et à leur conservation. Les reconversions sont donc possibles et peuvent être abordées comme des solutions. Si cette attitude de réhabilitation est perceptible, c’est surtout à cause des touristes qui visitent le pays, désireux de parcourir un Maroc profond et plus “authentique” dirais-je. Ils sont portés par la culture berbère exportée par la littérature, les magazines de voyages, mais surtout : le cinéma ! L’activité cinématographique est importante, notamment dans les studios de cinéma d’Ouarzazate, qui possèdent une renommée internationale. Nombreux sont les films qui furent tournés dans un environnement de ksour et de kasbahs : Le Joyau du Nil, Kingdom of heaven, Gladiator, Jésus de Nazareth, etc. Il y a toutefois des inconvénients : un manque de contrôle et de structuration dans l’organisation et la protection des sites (certains bâtiments souffrent de dégradation, et de modification non autorisée). La solution serait de faire comprendre aux pouvoirs locaux l’importance de la culture et du témoignage historique que nous apportent ces architectures, respecter les chartes et les autorités supérieures en matière d’intervention (UNESCO, charte de Venise). Le tourisme est un acteur de promotion concernant le patrimoine en terre, pour preuve, grâce aux images sur les architectures qui circulent dans le monde, on attire les touristes. Ces derniers sont intéressés par l’architecture berbère. Or, outre les attractions, l’émergence d’établissements commerciaux et économiques (boutiques, hôtels, restaurants, cafés, etc.), il y a un inconvénient à ce tourisme qui peut prendre des allures de tourisme de masse ; au lieu de l’objectif escompté qui permettrait de dynamiser financièrement la valorisation et la protection du patrimoine, nous serions en train de l’exposer à un danger. Il est de notoriété publique que d’affirmer que les touristes abîment des sites, encore plus si les visites ont lieu sur les sites les plus fragiles et s’ils sont affectés par la pullulation de bâtiments touristiques dans leur environnement. 

La prévention auprès de la population

En étant sur le terrain, je me suis rendu compte à quel point mon sujet possédait une mémoire vivante, à défaut d’une mémoire écrite. Je me devais d’aller à la rencontre de chacun, de travailler avec des gens et de discuter avec eux. L’homme est un palimpseste. J’entends par là qu’un homme palimpseste est un être agissant qui porte en lui des enseignements plus anciens ; il en reste peu au Maroc, mais il y en a. Quand on le rencontre, on ne lit que la dernière écriture, certes, mais il fait voler la notion d’autarcie que j’avais en tête (je pensais que les Berbères ne sortaient pas de leur village, qu’ils se consacraient à leur tribu ; oui, j’admets que c’est une image fort stéréotypée). Or, je me rends compte qu’il faut faire attention à la sublimation des sociétés, ce serait les figer, presque les tuer. Je voudrais donc insister sur les enquêtes directes ; il faudrait parler la langue du témoin (c’était la difficulté de ce voyage d’étude, mes compétences linguistiques en arabe et berbère étaient limitées) pour pouvoir mieux cerner les concepts et les registres utilisés. L’enquêtrice que j’étais devait se mettre au même niveau que l’enquêté ; je devais avoir conscience que vis-à-vis de lui, j’étais inférieure. Je devais me mettre dans la position d’une élève par rapport à un professeur : être à l’écoute, ne pas surplomber, être humble puisque j’étais là pour demander des choses. Laisser libre la parole du témoin est un geste des plus importants ! Ce n’est pas en se positionnant comme juge du témoin que l’on peut la comprendre. Je préconise l’enquête participative pour ceux qui s’intéressent à la vie matérielle ; mettre la main à la pâte et travailler avec les artisans locaux, il faut que le corps ressente la pénibilité et donc, que l’on prenne conscience que c’est difficile (d’où l’admiration qui peut être suscitée par la suite). Évidemment que l’on paraît gauche, comme un enfant ou un apprenti, mais cela nous remet à notre place et nous permet d’apprendre. Et puisque l’on s’intéresse à cette vie matérielle, il faut pouvoir nommer les matériaux et tout ce qui rentre dans la confection. C’est là que l’importance de la langue rentre en compte, car je ne pense pas qu’utiliser la terminologie académique soit adéquat, il faudrait plutôt que le nom vernaculaire prime. Je pense que créer des ateliers sur les us et coutumes, le savoir-faire, pourrait être un moyen de faire de la prévention auprès de la population locale, afin que cette dernière ait une vision valorisée de son existence. Ce serait une façon de rééquilibrer la valorisation de soi, de faire travailler les enfants et fatalement les parents (puisqu’on va leur poser des questions) ; il faut pouvoir les persuader que leur culture possède une valeur scientifique. C’est un objectif difficile, mais c’est une garantie pour que cela perdure à travers le temps. 

techniques d'édification et de conservation

Le problème de la conservation

Au moindre dommage sur les murs ou sur les toits et les terrasses, la maison en terre berbère entame sa décadence. Outre la mobilisation d’entreprises compétentes, réhabiliter une architecture en terre s’avère un réel défi. Surtout qu’il faut avoir la patience et la zénitude d’un Tibétain ! Entre les autorisations administratives, l’élaboration du CPS (cahier des prescriptions sociales ; un document utilisé dans le cadre des passations de marchés avec appels d’offres entre un maître d’ouvrage et un entrepreneur), l’organisation des chantiers. De même, comment restaurer l’intérieur des kasbahs quand ces dernières sont encore habitées ? Nous savons que dans les années 40/50, soixante-dix familles juives habitaient dans le ksar de Taourirt, soit quelque mille personnes. Une politique de relogement doit être mise en place si l’on souhaite désengorger les habitations ; cela pose aussi des questions d’éthique, dans la mesure où ce serait pousser les personnes à quitter un habitat dans lequel elles se sentent peut-être bien.

Reconstruire ou restaurer à l'identique ?

Restaurer à l’identique c’est possible. On intervient sur des sites que si cette intervention n’altère pas son authenticité. Tout est affaire de compromis lorsque l’on traite de patrimoines, néanmoins il faut respecter en propriété deux principes : d’abord, toutes les interventions doivent être réversibles, enfin, l’esthétisme initial de l’architecture doit être conservé. Il nous reste des témoignages assez bien conservés pour nous permettre d’agir pour leur sauvegarde. C’est le cas pour la kasbah de Taourirt, à Ouarzazate ; elle appartenait à la tribu du Glaoui et elle fut construite au XVIIe siècle. En 1926 a eu lieu une première phase de restauration, et la dernière en date a duré quatre ans. Mais ce sont souvent des édifices plutôt fastueux et nobles.

Reconstruire paraît être une bonne solution dans la mesure où la terre favorise les techniques de construction durable et écologique dans le monde entier ; il suffit de voir ce qui se fait ailleurs pour se rendre compte que ce n’est pas un matériau démodé (les cottages en cob des îles britanniques, les églises en adobe du pueblo de Taos au Nouveau-Mexique, les mosquées de Mopti au Mali, etc.). Mais l’une des meilleures solutions que je préconiserai serait surtout de faire en sorte que les architectures en terre soient couplées avec les conditions de confort et de bien-être pour les populations, ce qui permettrait de sauver les ksours et les kasbahs, tout en répandant l’idée qu’une bâtisse berbère peut bénéficier d’un aménagement moderne.

L'importance des outils et des mâalems

Pour pouvoir construire, il faut des outils. Les outils nécessaires à la construction et la rénovation de l’architecture en terre sont très peu nombreux et très simples ; c’est ce qui m’a surprise, il en suffit peu pour bâtir d’immenses bâtiments. Il faut : un coffrage, des cordes (supposées fixer les piquets enserrant le coffrage), une branche, une échelle de bois, un tamis, une truelle, un seau, une pioche, une dame en bois. L’expérience du maâlem est fondamentale, il est le maître d’œuvre et l’artisan confirmé du chantier ; c’est lui qui assure le dosage de terre argileuse avec l’eau, mais aussi le mélange des matériaux qui sont aussi ajoutés (paille, cailloux).

La transmission des savoirs

Description et inventaire

Il n’existe malheureusement pas de catalogue consacré à l’art berbère, et les études à ce sujet sont si rares qu’il m’a fallu aller dénicher des livres qui ne sont pas en vente dans de grandes surfaces. Il y a un manque évident d’ouvrages qui décrivent et situent les différents édifices du Maroc ; je pense qu’il faudrait inventer un logiciel capable de situer et répertorier les sites principaux, mais aussi tous les autres, qu’ils “méritent” (je hais ce mot) une intervention d’urgence ou pas. Il faudrait ainsi mobiliser une équipe de chercheurs passionnés et motivés, qui iraient sur le terrain pour signaler et localiser les kasbahs ou les ksours. J’aurais aimé rencontrer plus de Marocains intéressés par le sujet, car durant mon voyage, toutes les personnes qui ont montré de l’intérêt pour l’architecture étaient originaires d’autres pays, ou bien étaient surtout admiratives de la culture littéraire et musicale des Imazighen. 

Un autre problème intervient : l’action de décrire, caractériser et classer les travaux n’est jamais neutre. Par exemple, lors d’une étude sur une kasbah berbère -qui, malgré son état fragmentaire, me paraissait exceptionnelle par ses dimensions-, j’en suis venue à passer à côté d’un autre édifice, de taille plus modeste, mais dont les murs étaient toujours existants. Inconsciemment et sans mauvaise intention, je n’ai pas remarqué un bâtiment qui aurait dû être étudié comme il se devait. Donc, effectivement, avoir une vision neutre est indispensable, même si je pense qu’il est pratiquement impossible d’être objectif lorsqu’on étudie un sujet ; un regard extérieur serait donc la bienvenue pour nous souligner des choses à côté desquelles nous sommes passés.

Des programmes de restauration : chantiers accessibles

Ayant été étudiante en archéologie, je sais que se trouver sur le terrain est porteur d’expérience et d’enthousiasme. J’ai été agréablement surprise lorsque je me trouvais à Agdz, de voir que des étudiants en architecture et des habitants locaux travaillaient ensemble à la kasbah du Caïd Ali Aslim. Rendre accessible des chantiers c’est promouvoir un patrimoine qui a de l’avenir, c’est aussi faire comprendre aux Berbères qu’ils peuvent oeuvrer pour sa sauvegarde et transmettre leur histoire et leur savoir-faire aux générations futures et aux étrangers désireux d’en connaître plus. Ensuite, ce qu’il convient de faire c’est améliorer les moyens de communication, créer des pancartes, flyers, afin de faire circuler l’annonce des programmes de restauration, qui ne doit pas être réservé à une partie de la population.

La langue et la musique

Les principales sources de la culture historique des Berbères ne sont pas berbères mais arabes, dont le fameux traité d’Ibn Khaldoun, L’histoire des Berbères et les dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale. Pourtant, l’histoire orale fut très présente chez les Berbères, de nombreux récits furent transmis par les imariren. Il faut noter l’importance de la musique berbère dans les us et coutumes des Marocains. J’ai pu lire que les constructions vernaculaires peuvent être comparables aux dialectes locaux.

Eh bien, voilà. C’est ainsi que je clos ces différents articles consacrés à l’architecture berbère. Je compte encore me pencher sur la valorisation du patrimoine en terre, que j’affectionne particulièrement et qui m’intrigue, tant les questions sont d’ordre du passé mais aussi de l’avenir. Je vous dis à bientôt pour de prochains écrits sur le sujet ! Merci d’avoir lu jusqu’ici. 

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