Conservation du patrimoine berbère,  Billets de recherche

La fragilité du patrimoine en terre

Il y a trois ans, je menais un voyage d’étude en solitaire, au Maroc, pour étudier la conservation du patrimoine berbère. C’est grâce à l’association et la Fondation Zellidja (je vous invite à découvrir !) que j’ai pu effectuer ce voyage. Dans un précédent article  je vous parlais des constructions berbères et de leurs décors. Désormais, je voudrais vous expliciter aux mieux les grandes problématiques liées au patrimoine en terre, toujours en prenant appui sur l’architecture berbère du Grand Sud Marocain. 

Sommaire

Une architecture à l'abandon

La première cause : l'exode rural

L’une des explications apportées pour expliquer la désertification progressive de cette architecture en terre ce sont les exodes ruraux. On peut qualifier cette architecture d’éphémère dans le sens où les habitants de ces constructions désaffectent les lieux et préfèrent s’installer dans des maisons en dur. Dans la vallée du Drâa, ce sont la construction de routes, mais aussi le départ des populations juives (conséquentes dans les ksour et les mellahs, c’est-à-dire les quartiers juifs) qui ont provoqué l’abandon du patrimoine en terre. La nationalisation du pays et son ouverture au monde occidental ont poussé les hommes et les femmes à s’installer en ville afin d’y trouver des emplois. De plus, à notre époque, les populations berbères ne se regroupent plus pour se protéger contre l’ennemi, étant donné que l’autodéfense n’est pas nécessaire. Les familles et les lignages se morcellent, ce qui entraîne de nouveaux rapports sociaux dans la société berbère et un désir d’individualité.

Dégradation climatique

« Tout sort de la terre et tout retourne à la terre » comme le disait le philosophe et poète grec Xénophane. Le vent qui agresse les murs, l’érosion, les pluies rares et violentes, la sécheresse et les inondations, provoquent la ruine des kasbahs et ksours. Si les habitations ne sont pas consolidées, elles ne résistent guère aux aléas du climat.

La marque de l'histoire

L’histoire a aussi eu des conséquences sur l’avenir du patrimoine berbère. À la fin du XIXe siècle, trois grands caïds de l’Atlas se partagent les différentes parties du Sud-Marocain : le Glaoui, la Mtouggi et le Goundafi. On appelait la région de ces caïds, le bled es siba, c’est-à-dire le “pays dissident” puisqu’il refusait de se soumettre à l’autorité du makhzen, le pouvoir central. En 1912, Thami el-Glaoui, chef de sa tribu, devient pacha de Marrakech et de sa région ; ce titre lui est dû grâce à sa collaboration avec les Français. Son emprise sur la région du Sud marocain était si importante, que sa fortune lui permit de bâtir de merveilleuses kasbahs. S’ensuivit dans les années 40 et 50 une période de nationalisme exacerbée qui poussa le Glaoui à s’allier avec les Français et à les aider en exilant le sultan du Maroc (le futur Mohammed V). Cependant ce dernier retrouva sa place de monarque quelques années plus tard ; défait, le pacha dût lui prêter allégeance. Mais quoique magnanime, Mohammed V ne put oublier la trahison du Glaoui ; à sa mort en 1956, ses biens furent confisqués et devinrent propriétés du roi. C’est aussi à partir de cette année que les kasbahs s’écroulent, faute d’entretien ; l’humidité s’infiltre dans cette architecture en terre et la transforme en tas de boue : la kasbah de Tineghir et celle de Télouet sont des exemples de cette déchéance.

Être résolument moderne ?

La suprématie du béton

Le béton de ciment peut durer environ quatre-vingt-dix ans. Le pisé dure plus de trois siècles. Et pourtant, malgré cette certitude, les constructions marocaines modernes utilisent le béton : il est quasi omniprésent. Je ne trouve pas qu’il soit très esthétique puisque la majorité des maisons en béton ne sont pas peintes et sont laissées à l’état brut. Les habitants du Maroc sont freinés par l’idée d’utiliser des matériaux trop « archaïques », ils préfèrent se tourner vers des techniques constructives (comportant du béton armé) considérées comme des techniques modernes et progressistes. Quand les expatriés reviennent, ils construisent à la manière occidentale afin d’affirmer leur réussite sociale et leur proximité par rapport aux canons de la modernité. Les familles berbères délaissent leur maison en terre pour s’installer dans des maisons en « dur », qui, bien qu’elles ne soient guère adaptées au climat de la région, sont plus fonctionnelles, car plus confortables au niveau de l’aménagement des meubles, de l’électricité, et surtout, elles sont moins poussiéreuses, la terre ayant pour habitude de s’effriter.

Constatations de l'état des kasbahs et des ksours

Le manque de recherches

La datation des édifices en terre que j’ai pu voir est extrêmement difficile à déterminer. C’est l’un des gros problèmes que j’ai eus dans mon travail. Tant que nous n’aurons pas de fouilles archéologiques poussées sur certains sites, nous aurons du mal à dater les monuments. Ce sont les méthodes de datation qui pourraient révolutionner notre vision de l’architecture berbère en terre. Effectivement, ses origines sont très mystérieuses ; les plus anciens vestiges retrouvés à ce jour se situent dans le Tafilalet, territoire de son ancienne capitale, Sijielmassa. Cette dernière fut fondée vers 757 et elle a perduré pendant huit siècles ; sa prospérité était due au fait que la cité était un point de passage obligé pour le ravitaillement des caravanes du désert, et elle était un carrefour entre le bassin méditerranéen, le Proche-Orient et l’Afrique subsaharienne. Il y a peu de chercheurs qui travaillent sur l’art berbère, ce sont surtout des linguistes ou des personnes qui préfèrent étudier la langue et la littérature berbère.

L'inexistence de moyens financiers

Le financement des restaurations et de la conservation de l’architecture en terre est un sujet très difficile. Effectivement, restaurer une architecture en ruine est coûteux, mais elle est surtout difficile dans le sens où il nous reste très peu d’images et d’idée sur l’état dans lequel elle était avant sa détérioration. Il est donc très ardu de se lancer dans une restitution ou même deviner son état initial. Lorsque des spécialistes sont autorisés à rénover un bâtiment historique, ils peuvent généralement s’appuyer sur des modèles, des éléments d’archives ou des répliques.

Un travail considérable

Convaincre des artisans ou une entreprise de construire en pisé, si difficile à maîtriser, est une vraie épreuve. D’autant plus que l’action préalable et nécessaire serait de mobiliser tout un réseau d’artisans, des maâlmines qui superviseraient les étapes de constructions et assureraient la qualité des matériaux de construction. De mes observations personnelles, par exemple pour les kasbahs et ksours de Ouarzazate et Skoura, j’ai pu constater que, dans l’ensemble, la conservation reste assez médiocre. Les kasbahs mineures de la palmeraie de Skoura (Aït Abou, Dar Aït Sous, Aït Sidi-el mati, Dar Aïchil et El Kabbaba) méritent plus d’entretien. Mis-à-part les lieux et les endroits aux bâtiments traditionnels, peu d’architecture en terre que l’on a coutume de qualifier « d’exceptionnelle » est restaurée. Même le ksar historique près de la kasbah de Taourirt m’a paru en mauvais état, et la conservation reste partielle. Des personnes vivent dans le ksar (cette présence dans des sites patrimoniaux pose problème, je reviendrai dessus par la suite dans un autre article), il n’y a apparemment pas de lois régissant les travaux de façade et les travaux intérieurs pour les habitations privées. Je sais que pour certains bâtiments, l’État marocain ordonne une sorte de formatage des façades, notamment avec les crénelés purement décoratifs. De plus, j’ai eu les mêmes constatations à propos de l’état des kasbahs autour de Kaalat M’Gouna : la plupart sont en ruine et malheureusement trop peu de gens possèdent des informations scientifiques et historiques à leur sujet.

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