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La lenteur des montagnes : quête identitaire d’une émigrée

La lenteur des montagnes est un livre de Ying Chen, rédigé sous forme de lettre qu’elle adresse à son fils. L’auteur écrit dans une plume élégante, poétique, spontanée et informelle ; ses phrases nous transportent dans une sorte de cheminement tranquille presque serein, et les réflexions qu’elle mène sont pourtant d’une grande complexité et parfois empreintes de philosophie orientale. Le « je » de l’auteur est omniprésent, ainsi que le « tu » qui renvoie à son fils. Cependant, on peut retrouver dans ce tutoiement, un autre destinataire : le lecteur. Ce peut-être moi, ce peut-être vous, ce peut-être tout le monde. Le lecteur entre donc dans l’intimité d’une femme chinoise, naturalisée canadienne, qui s’exprime en français, mais qui est avant tout une mère et une actrice de la scène littéraire canadienne. Ying Chen est une émigrée qui pose la question de la littérature migrante, de sa situation, de la vie qu’est celle de son fils et des difficultés qu’il aura à traverser tout au long de son existence. L’autrice raconte son quotidien et ses questionnements intérieurs sur le multiculturalisme, la maternité, l’héritage, la langue… ponctués par des moments forts de son existence. Maîtrisant l’art de la simplicité, son essai est une plongée à travers de nombreuses problématiques liées à l’identité culturelle en général, mais c’est avant tout un beau témoignage d’amour d’une mère à son enfant. 

Photographie de Ying Chen.

Ying Chen affirme que la mondialisation est devenue un sujet à la mode, or, elle réfute cette tendance en affirmant que c’est un sujet aussi vieux que le monde. Le fait étant que nous lui avons accordé une grande importance ces dernières années. Le rapprochement des hommes et des cultures a toujours existé ; si une civilisation perdure, c’est qu’elle renaît au croisement d’autres cultures. « Le changement est une loi absolue dans un monde sans absolu », déclare Ying Chen. Nous vivons dans un monde qui change si rapidement, qu’il est difficile de tout comprendre et de tout voir. Vingt-cinq ans après avoir quitté la Chine, Ying Chen avoue que la première fois où elle a eu accès à une œuvre telle que le Yi Jing, un traité considéré comme le plus ancien écrit de la pensée chinoise, elle a d’abord dû passer par une traduction française. L’apport de la mondialisation lui a permis de lire des manuels chinois dans une autre langue, auquel cas, elle n’aurait pas pu le faire dans son pays natal puisque la langue « primitive » n’était accessible qu’à très peu de personnes et difficile à traduire. Ainsi, l’adaptation est une chose qui se fait de plus en plus naturellement chez nous, et ce devrait être le cas pour les personnes qui s’expatrient par obligation ou par choix. Mais l’auteure est une figure de la littérature migrante ; pourtant, et elle le dit elle-même, son parcours d’écrivaine étrangère, qui écrit et lit dans une langue qui n’est pas la sienne, n’est pas singulier, il est commun à de nombreuses personnes. Vivant à Vancouver, elle décrit la réalité de cette ville en affirmant que la majorité de ses habitants vient d’ailleurs ; des personnes qui, n’ayant pas d’autres choix, sont bien obligées de « cultiver » de nouvelles racines sur cette nouvelle terre, devenant ainsi des racines elles-mêmes. Cheng cite Camus en disant que « le contraire d’un peuple civilisé et un peuple créateur ». Nous avons à faire chaque jour à des gens du monde entier, elle le dit d’ailleurs à son fils « plus tard, où que tu ailles habiter, tu auras comme collègues des gens du monde entier ». Par-là, l’auteure appelle à la tolérance, car si la mondialisation est autant à la mode c’est, car il est facile de l’utiliser pour expliquer en quoi les barrières des cultures s’affaissent. Ce serait d’ailleurs un vecteur du racisme que subissent chaque jour des millions de personnes. Le racisme est un sujet que Cheng aborde à travers son œuvre ; forcément, la littérature migrante (c’est-à-dire tout cet afflux de littérature d’ailleurs venue nourrir la littérature canadienne) inclut la vision que portent les autres sur les étrangers. Alors que son fils devient grand, il se rend compte que « l’on appelle presque tous les Asiatiques, des Chinois » ; c’est une forme de racisme qui en devient douloureux, l’enfant est partagé entre le rejet de soi et l’amour de sa mère. Cependant, considérer que les cultures ne se répondent pas et sont toutes différentes est surtout dû à notre propension à l’individualisme. « L’individualité est une illusion si l’autre ne vient pas la nourrir, la remplacer ou la recréer ». Cheng part du postulat que la situation des autres nous concerne, qu’il faut cultiver un regard à la fois sensible et détaché. L’auteur invite son fils, et par la même occasion le lecteur, à respecter et accepter les différences d’opinions, une situation qui nous échappe, ou un évènement. Toutes ces choses peuvent être vues dans une multitude de perspectives possibles : les vérités absolues n’existent pas. « La différence culturelle est un terme politiquement correct qui est, dans la plupart des cas, utilisé comme synonyme de différence raciale ». Pourquoi désirons-nous préserver la différence et notre enracinement à une patrie éloignée ? Ying Chen propose une réponse : elle dit qu’il est plus facile de laisser les autres être les autres, et qu’il est difficile de s’imaginer être à leur place ; le multiculturalisme exprime en fait une intolérance sous forme de tolérance. Les questions sur l’identité se posent autant lorsque la mémoire n’est pas solide et définitive, que lorsque l’autre apparaît et bouscule nos habitudes, nous donnant le besoin de nous identifier. La différence culturelle est avant tout une différence temporelle : « rien n’est vraiment insurmontable quand on commence à penser en termes historiques, car le véritable obstacle à la communication entre les cultures n’est autre chose que celui du temps ». Elle essaie d’argumenter cette idée en prenant l’exemple de la Chine, un acteur important de la mondialisation, qui, pourtant, est entré dans l’ère de la commercialisation en sautant celle de l’industrialisation (étape fondamentale pour les pays occidentaux). « Tout est question de regard », et il faut apprendre à éduquer son regard, ce dernier étant prisonnier du soi et du familier. C’est un travail de tous les jours qui est beaucoup plus difficile à mesure que nous vieillissons, l’identité étant moins « un héritage qu’une création ». L’enfant, lui, renouvelle chaque jour son regard, comparé aux adultes, qui sont déjà habitués au monde qui les entoure. Il ne connaît pas encore ce que l’auteure appelle la « maladie identitaire » ; c’est cette « ambition de dissimuler une conscience collective profonde et une réalité quasi immuable afin de les faire plier devant des nécessités pragmatiques, devant de nouvelles dynamiques politico-économiques, qui correspond bien à l’esprit de la vitesse, qui est avant tout un esprit du parvenu ».

            Toutefois, être l’autre a beau être une expérience douloureuse pour un émigré, aux yeux de l’écrivaine, elle y voit son véritable destin. Ying Chen est une écrivaine entre les cultures, qui a fini par se sédentariser ailleurs, qui vit dans un non-lieu et qui en fait sa maison. Par ce choix, elle est considérée comme ouverte aux autres, même si ses actions sont interprétées sous l’angle de la culture et qu’elle a déclaré qu’elle ne pouvait plus s’en « tenir à quoi que ce soit de local ». Pour autant, son « hospitalité » envers les autres cultures, lui permet aussi de s’indigner sur des pratiques qu’elle trouve dérangeantes. C’est le cas de l’Amérique et des Américains, dont on ne peut discuter du système politique parce que d’après eux, on ne peut pas les critiquer sans trouver des antécédents qui le justifient. Cet avis sur la question est paradoxal dans la mesure où, à un moment de son livre, elle déclare que l’existence de tout système, qu’il soit bon ou mauvais, a une raison profonde qu’il faudrait examiner, avant de le juger et de le critiquer. Et parce que Ying Chen est aussi chinoise, elle ne manque pas de critiquer la conscience de la hiérarchie sociale si bien ancrée dans la Chine continentale, et de la non-individualité que s’accordent les Chinois. Toutefois, elle évite d’évoquer trop longtemps la situation de la Chine, car la question est complexe, son regard est sans doute trop relatif et il lui impossible d’être objective, car elle est trop sentimentalement liée à sa patrie. Sa double expérience la met entre deux cultures, et pourtant, elle se trouve dans un fort sentiment de relativisme et de peine « provoqué par des malentendus ou les opinions simples et tranchées défendues par ceux qui ont une expérience unique et cohérente dans ce domaine ». Cependant, sa double expérience la nourrit, cela s’aperçoit dans sa façon d’écrire, Ying Chen est poétique et tranquille, comme le reflet de la littérature chinoise et des cultures zen ; elle parle de nature, donne une grande place à la mer, à l’eau, au jardin et à la vie en général. Notons aussi le caractère illusoire et fragile des choses, son récit est à la fois intimiste et collectif. L’écrivaine est libre de puiser dans toutes les ressources et dans toutes les richesses disponibles autour d’elle. Elle est consciente de cette liberté, et elle fait même remarquer à son fils que « ici, si tu n’as jamais lu un vers de Byron, tu as toute la liberté de ne pas le faire ». De plus, elle pointe du doigt la quantité astronomique de documents qui circulent dans le monde et qui fournissent des informations « boiteuses, superficielles, sans aperçu historique et truffées de préjugées ». Mais à ses yeux, elle a besoin d’une barrière à sa liberté, car si la liberté d’expression et l’accès aux données venues de l’extérieur sont sans bornes, elle pense que l’homme « dans son for intérieur », ne l’est pas. Toujours dans la liberté et l’hospitalité à une langue, Ying Chen affirme qu’un écrivain est « au milieu de la langue et, en même temps, en dehors d’elle ». D’abord, écrire dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle, c’est la rendre moins seconde, moins étrangère, lui accorder confiance et amour, « exigence et labeur », elle est l’outil de notre témoignage sur notre vie, sur notre passé (même si elle n’a pas forcément de lien avec ce dernier). « Une langue finit par devenir une de nos réalités les plus importantes » écrit Ying Chen, car lorsque l’on prend la plume dans une autre langue tout en lisant les littératures de plusieurs autres langues, la langue d’écriture devient la langue qui porte toutes les langues : « pour écrire, une langue suffit amplement ». Dans le langage se trouve « un concentré de soi et de collectif, du passé et du présent » ; le plus important est de sentir profondément une langue, l’apprentissage de cette dernière nous enrichit. Pour l’écrivaine, l’intention est dans l’écriture et ses romains visent une exploration du langage dans « sa subtilité instable ». En réalité, la langue occupe la première place dans les romans, elle est la raison d’être de la littérature, même si, l’égalité entre les langues n’a jamais existé. De plus, la question de la langue a aussi permis à l’auteure d’éclaircir son expérience de la migration, mais aussi de prendre conscience de la mortalité des choses, alors qu’habituellement on ne la voit pas. En fait, les langues tout comme les cultures disparaissent, sont en perpétuelle évolution et ne se rigidifient pas.

            En tant qu’émigrée et écrivaine, comment se situe-t-elle ? Ying Chen est un être errant : « je ne peux pas avoir une idée déterminée de moi-même, du monde et des langues, et je ne peux pas appartenir à une seule culture ». Et ce n’est pas pour autant qu’elle ne souffre pas de sa situation ; elle le confie d’ailleurs à son fils : « cette souffrance dont je te parlais plus tôt », « je ne te demande pas de faire le trajet inverse et vivre les déchirements que j’ai connus ». Effectivement, Chen se retrouve partagée entre sa patrie et les souvenirs de son enfance, et à cette terre dont elle se trouve étonnamment attachée en sachant que cette expérience elle ne l’a pas vécue dans son pays natal. Elle nous livre ses faiblesses (son problème avec le temps et avec l’espace, qui lui ont donné du fil à retordre pour le concours national de 1979, lors de deux épreuves écrites, le chinois et la géographie), ses incertitudes (pourtant source de stimulation), ses malaises (le fait qu’en se rendant à une réunion à Shanghai lors de la proclamation d’un lettré chinois pour une littérature nationale, elle a rougi de ne pas écrire dans sa langue maternelle), son malheur (la mort de son mari, le père de ses deux enfants), ses moments heureux (ceux qu’elle partage avec son fils, le sens d’être mère). Son essai, elle le ponctue de ses expériences personnelles, car en tant qu’émettrice de la lettre, le je est omniprésent. Tout comme le « jeu » pourrait l’être. En effet, rien ne nous permet de vérifier ses dires, et donc il s’agit d’un récit autobiographique qui se base sur un contrat entre l’auteure et le lecteur. Ce dernier accepte de croire ce qu’elle dit. C’est rentrer encore plus profondément dans son monde, ses espoirs et sa mélancolie. On peut parfois douter de ses souvenirs et elle l’avoue elle-même : « je sais parfaitement que ma mémoire est sélective, que je ne me représente jamais mon enfance de la même façon, comme si j’avais eu plusieurs enfances ». Elle écrit avec « vertige et étourdissement » et pour cela, se dévoile à son lecteur. Elle ne cherche pas à se cacher, elle nous parle de tout et de rien, « un peu au hasard, comme on se promène », et nous en venons presque à croire à une discussion, un monologue qui ne serait pas structuré, mais qui est d’une profondeur incroyable. Ying Chen est une auteure engagée socialement parlant, et cela malgré son désir de se « tenir dehors ». Elle touche l’émotion avec sérieux, en prônant tout de même le recul. « Aussi longtemps que j’écris des romans, je m’engage ». L’écrivaine affirme que dans la vie, tout est question de choix et que les vérités sont relatives ; elle nous encourage à choisir des « vérités heureuses ». Elle nous guide sur le chemin de la pensée positive, loin des pensées négatives qui polluent l’âme et enferme le pessimisme en nous, « nous rongent de l’intérieur, nous enlèvent à force d’agir selon nos possibilités et nous tuent ». L’homme a besoin de freiner sa course aux quatre coins de la terre « cette course devenue le plus grand divertissement de notre époque ». En effet, partir c’est avant tout apprendre à ne pas partir, et « voyager c’est apprendre à regarder sans bouger ». Ying Chen est une voyageuse, une auteure toujours en route et à la recherche d’un paradis perdu ou impossible, quelqu’un qui ne peut choisir entre deux cultures, qui en souffre mais qui y puise quand même sa force de réflexion. Elle pense que sa situation est complexe et irrémédiable : « je vivrai toujours ce déchirement entre mon refus d’être définie et mon désir de m’installer une fois pour toutes quelque part sur la planète, entre mon instinct de détachement et l’espoir têtu d’atteindre une destination finale ». Ying Chen se trouve immobilisée entre les cultures, entre les langues, elle est une chose indéfinissable (« je suis ce que je suis, je suis le moi et l’autre, et je ne suis peut-être rien »), elle se compare même à une montagne : « aucune parole spontanée, rapidement prononcée, remplie d’humour, ne saurait parler des montages […] Tout cela semble si vieux, si éloigné de la réalité. Les montagnes sont par essence antimodernes ». Une montagne qui se forme par la rencontre des plaques terrestres. Ying Chen qui se créée par la rencontre avec les autres. Et elle poursuit : je suis « une montagnarde dans l’âme ».

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