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Questionner la patrimonialisation de la mémoire

En juillet 2019, je voyageais en Asie et je visitais le Cambodge, le pays d’origine de ma mère. C’était la première fois de ma vie que je foulais la terre qui avait vu naître mes ancêtres. Grand moment de joie, mais aussi d’interrogations. Le désir de comprendre toute la souffrance endurée lors de la période des Khmers rouges ; celle qui avait exilé mes grands-parents hors de leur patrie. La visite au musée Tuol Sleng de Phnom Penh a été riche en émotions : se sont succédés l’horreur, la peine, la colère, le désespoir et l’espoir. L’espoir que cela ne recommencera plus. De là sont nés ces nombreux questionnements sur le devoir de mémoire, ainsi que cet article qui, je l’espère, vous plaira. 

Sommaire

Pourquoi ce sujet ?

En quatre années à peine, le régime des Khmers rouges au Cambodge, battit deux exploits historiques : d’abord celui de la brièveté d’un régime communiste et puis celui du pourcentage le plus élevé de la population exterminée. En effet, du 17 avril 1975 (prise de la capitale Phnom Penh) au 7 janvier 1979 (date de l’entrée des troupes communistes vietnamiennes dans la capitale), 25 % du peuple khmer fut tué, soit deux millions de morts. La population des villes fut entièrement évacuée vers les campagnes ; « l’ensemble des citadins fut ainsi prolétarisé en moins d’une journée et réduit à l’état de vagabondage : leur principal souci serait désormais de survivre », résume Henri Locard (1). C’est pour éliminer l’ensemble de l’élite du pays et des classes moyennes en les transformant en prolétaires, que l’Angkar (2) décida d’évacuer la population des villes. Elle fut donc partagée en deux nouvelles classes : le Nouveau peule et l’Ancien peuple, ceux des villes et ceux de la campagne, ces derniers étant perçus comme bons et purs, en d’autres termes : les meilleurs et ceux à suivre. De là, chacun était livré à son sort : « les solidarités familiales, sociales et politiques furent détruites […] Chacun, coupé de tout moyen de communication, devenait un esclave de l’Angkar. » (3). À propos du régime, Keng Vannsak nous résume très bien qu’il s’agissait en réalité d’un « immense appareil de répression et de terreur qui fut un amalgame de Parti, Gouvernement et État, non pas dans le sens habituel de ces institutions, mais avec un accent particulier sur le caractère mystérieux, terrible et impitoyable. Ce fut d’une certaine manière un pouvoir politicométaphysique, anonyme, omniprésent, omniscient, occulte, semant la mort et la terreur en son nom » (4). S’il est reconnu que la plupart des victimes de l’Angkar moururent à cause d’épuisement au travail forcé, de faim et de maladies, il est aussi de notoriété publique que la moitié des disparus furent victimes de morts violentes engendrées par la torture, la mise à mort et les exécutions après aveux. L’un des principaux centres de détention, voire le plus important, était celui de Tuol Sleng, plus communément désigné sous l’appellation S-21. De 1976 à 1979, 15 000 personnes y furent enfermées, torturées puis exécutées à la suite de longs mois de calvaire. Aujourd’hui, presque quarante ans après ces événements meurtriers, S-21 est désormais un musée national et accueille un centre documentaire ouvert à toutes personnes désirant se renseigner et comprendre une partie de l’histoire sanglante du Cambodge. C’est grâce à l’action et au travail des historiens, des cinéastes, des photographes et des artistes que S-21 a pu devenir un lieu-emblème, patrimoine mémoriel du génocide khmer.

Je souhaitais me concentrer sur ce site qui m’avait tant marquée : pourquoi et comment S-21 a-t-il été au centre de la patrimonialisation de la mémoire khmère ? De quelle manière participe-t-il à la mémoire du Cambodge ? J’ai d’abord voulu aborder Tuol Sleng d’un point de vue historique en le présentant sous le régime des Khmers rouges avant qu’il ne soit réhabilité en musée. J’ai questionné sa muséographie et les raisons qui ont poussé les pouvoirs politiques à institutionnaliser un lieu de mémoire. Enfin, j’ai essayé de comprendre comment s’est engendrée la patrimonialisation de la mémoire, en mentionnant les mémoires collectives, ensuite individuelles, mais aussi celles qui ont ressurgi durant les procès contre les dirigeants khmers rouges.

Tuol Sleng, histoire d'un site khmer

Présentation générale du lieu

Tout d’abord, il est question de présenter généralement le site de Tuol Sleng pour en saisir les enjeux et l’organisation initiale. Ith Sarin (5) et Kenneth Quinn (6) ont expliqué que de 1973 à 1975, le régime communiste était déjà bien en place et qu’avait débuté une purge des Cambodgiens. Pour ce faire, les principaux suspects de la révolution étaient directement envoyés dans la prison de S-21 à Phnom Penh ; les propriétaires terriens, les chefs d’entreprises, les hauts personnages du bouddhisme, les fonctionnaires, les officiers de l’armée républicaine, les membres de la famille royale et ceux des professions libérales, en bref, ceux qui avaient été éduqués à l’occidentale furent les premiers à périr. Mon grand-père qui était non seulement un homme très savant, et professeur des Beaux-Art, avait dû cacher le fait qu’il parlait le français et savait l’écrire. L’ironie du sort était que S-21 avait été, avant sa transformation en centre de détention, un ancien lycée appelé Toul Svay Prey (« tertre des manguiers sauvages »). Les autorités décidèrent de garder le nom équivoque de l’école primaire annexée au lycée, Tuol Sleng, « tertre du vomiquier », arbre dont les noix sont toxiques et entraînent la mort. La prison englobait tout un ensemble du quartier, c’est-à-dire un hôpital, des terres et des champs cultivables, ainsi que des petites maisons qui furent transformées en salles de tortures ou en dortoirs pour les geôliers. Le plan se constituait de quatre bâtiments de deux étages répartis en U autour d’une cour : le bâtiment A (au sud), les bâtiments B et C (à l’ouest) et le bâtiment D au nord. Chacun d’entre eux présentait des fils barbelés qui empêchaient les prisonniers de se suicider en sautant d’un étage : « la décision de vie ou de mort devait incomber à la direction du musée seule » écrit Anne-Laure Porée (7), correspondante d’Ouest France et du Parisien au Cambodge. À l’est, il y avait un portail par lequel les prisonniers et le personnel de S-21 pouvaient entrer. Nous savons par les rares survivants (sept au total) que les salles de classe servaient essentiellement de geôles collectives dans lesquelles étaient gardées plus d’une soixantaine de personnes. Les peintures de Vann Nath (1946-2011) montrent qu’elles étaient allongées, ligotées les unes aux autres. Au rez-de-chaussée, les salles de classe avaient été divisées en cellules individuelles qui étaient reliées par un couloir. Les conditions d’hygiènes étaient déplorables : les prisonniers ne se lavaient pas et devaient faire leurs besoins dans une sorte de boîte en métal de munition américaine. La plupart des détenus étaient torturés sans relâche, c’est notamment le cas de Hout Bophana, qui fut persécutée pendant des mois avant d’être exécutée. Son portrait, que je revois encore si parfaitement dans mon esprit, est celui m’ayant le plus touché lorsque je me suis retrouvée devant. Les registres de S-21 ont montré que son dossier d’aveux était le plus important de tous. La jeune femme avait été suspectée et emprisonnée. Son motif : les Khmers rouges avaient retrouvé des lettres d’amour qu’elle avait adressées à son fiancé ; ces dernières comportaient des vers tirés de poèmes et de pièces de théâtres occidentaux. La prison, sous le régime du Kampuchéa démocratique, comportait deux particularités : la première était les barres de justice (knoth en khmer) et les interrogatoires, qui consistaient à obtenir des confessions sous la menace ou la torture. S-21 était à la fois un lieu d’incarcération, mais aussi de rééducation, car comme le dit Henri Locard : « il ne suffisait pas d’exterminer, comme dans une chambre à gaz nazie, la victime devait auparavant être avilie, complètement déshumanisée et confesser des crimes réels ou imaginaires contre la pureté et la vision idéale de la société révolutionnaire ». Les prisonniers n’étaient pas les seuls à être réduits à une déshumanisation totale ; tout le peuple était soumis et écrasé, Rithy Panh raconte : « je ne connais pas d’exemple, dans l’histoire, d’une telle emprise, presque abstraite à force d’être absolue […]. Dans ce monde, je ne suis plus un individu. Je suis sans liberté, sans pensée, sans origine, sans patrimoine, sans droits : je n’ai plus de corps. Je n’ai qu’un devoir : me dissoudre dans l’organisation » (8).

La transformation en musée

S-21 est aujourd’hui un musée qui est apparu alors que les soldats communistes vietnamiens entrèrent dans la capitale Phnom Penh en janvier 1979. Ho Van Tay, anciennement responsable d’un bureau de film à Ho Chi Minh-Ville, a filmé l’enceinte de la prison, choqué par la présence de huit cadavres en putréfaction dans la cour de la prison. Pour les administrateurs, et malgré la date officielle d’ouverture au public (le 13 juillet 1980), le musée est né dès 1979. Chey Sopheara, directeur du musée, décida d’une date symbolique (le 19 août 1979), ce qui correspond d’après Anne-Laure Porée à « la date d’ouverture officielle du jugement contre Pol Pot et Ieng Sary ». L’idée de faire de Tuol Sleng un musée devint une évidence, tant sans doute pour légitimer le nouveau pouvoir, que pour y dénoncer les crimes commis par le précédent gouvernement (bien qu’officiellement, le pays soit toujours en guerre civile et que la paix n’y soit pas réellement instaurée). Ainsi le bâtiment D fut inauguré par Chey Sopheara et entièrement consacré en musée. 

D’ailleurs, comment se présente-t-il ? Il faut dire que lorsque le visiteur pénètre dans le bâtiment A, il s’aperçoit rapidement que tout a été laissé en état (les corps furent quand même enlevés), les objets (lits, fers, bureau, chaise, et mêmes traces de sang…) sont toujours en place. Anne-Laure Porée, qui a étudié la muséographie, affirme que même maintenu à distance derrière une chaînette métallique, le spectateur est réceptif à « l’image de la violence brute comme s’il arrivait sur une scène de crime ». Très fameux, le bâtiment B expose tout un panel de portraits et de photos placés sur des panneaux blancs. Il s’agit de toutes les victimes et du personnel ayant été pris en photos pour renchérir les dossiers tant importants pour Duch (9) et les dirigeants Khmers rouges. Nous pouvons aussi voir qu’il y a des barres de fer et des chaînes exposées près des panneaux, ainsi qu’une montagne de vêtements appartenant aux détenus. Le bâtiment C conserve les cellules, anciennement des salles de classe (onze par classe). Il s’agit du seul bâtiment qui témoigne encore visuellement et matériellement des conditions de détention individuelle. Le dernier bâtiment, D, expose toute une série d’objets de torture, de photographie, de mobilier ayant servis les prisonniers. L’artiste Vann Nath, un des seuls rescapés de S-21, a pu placer ses peintures au rez-de-chaussée, témoignages de la vie quotidienne endurée par les détenus.

Un lieu pour comprendre une idéologie et dire l’indicible horreur

Bien que le musée en lui-même exprime toute l’horreur et les activités engendrées à S-21, il y a peu d’explications écrites destinées aux visiteurs. L’exposition est essentiellement visuelle : des graphiques, des cartes schématisant les déportations, des plans du S-21, et même une carte du Cambodge : les terres étaient signifiées par les crânes et tout un tas d’ossements des victimes, les eaux étaient d’un rouge sang. Car, comme le disait David Hawke lorsqu’il a alerté l’opinion internationale : « le pays était couvert d’un grand nombre de charniers qui ont laissé sur tout le paysage leurs cicatrices » (10). Toutefois, bien qu’emblématique, l’oeuvre « faisait peur » admet Chey Sopheara ; en 2002, l’administration du musée décida de l’enlever, autant à cause de son état de dégradation perceptible que par un « débat sur l’emprise vietnamienne dans la conception du musée et un débat sur la crémation des restes humains qui la composaient » (11). Les crânes ont été gardés et mis en vitrine. Les archives qui furent retrouvées sur les lieux témoignent de cette machine à mort que fut S-21. Effectivement, les soldats vietnamiens ont mis à jour de nombreuses photos d’identité, des rapports d’aveux, des commentaires, des signatures, des listes (la plupart écrites par Duch), etc. « Sur une page de ces registres, il peut y avoir vingt ou trente noms, une mention manuscrite de Duch : « détruire », « garder », « vous pouvez détruire », « photographie nécessaire », comme s’il connaissait chaque cas dans le détail. Minutie de la torture. Minutie du travail de torture » raconte Rithy Panh. Le détail le plus poignant et le plus révélateur sur l’objectif d’extermination du régime, c’est que, sur pratiquement tous les ordres d’exécution nous avons retrouvé le mot « kamtech ». C’est un mot créé par les Khmers rouges, dont Rithy Panh a demandé la signification à Duch : « Duch est clair : kamtech c’est détruire puis effacer toute trace. Réduire en poussière. Le tribunal (12) le traduit par « écraser », ce qui est évidemment très différent ».

La question se pose alors de savoir pour quelles raisons l’Etat cambodgien décide-t-il de patrimonialiser ce lieu dans un contexte où l’ordre public n’est pas rétabli ?

Le début d’une patrimonialisation de la mémoire

Le témoignage de la mémoire collective

La patrimonialisation de la mémoire khmère est d’abord perceptible, notamment parce que le nouveau parti au pouvoir après 1979, le RPK (République Populaire du Kampuchéa) avait pour objectif d’ancrer dans l’histoire les atrocités et le génocide commis sous le régime de Pol Pot. Cependant, bien des questionnements demeurent, notamment la participation et la contribution des Cambodgiens dans la création du musée de Tuol Sleng. En effet, c’est Mai Laim, un conseiller vietnamien qui a conçu le musée et s’est largement inspiré des musées du bloc Est, ainsi que du Musée des crimes de guerre américains à Ho Chi Minh-Ville. De plus, David Chandel et Anne-Laure Porée rapportent que Mai Lam a adapté son discours au fil du temps, d’abord en mettant les Cambodgiens et les victimes au premier plan, puis, dans les années 1990, en invoquant plus particulièrement son rôle et sa principale participation dans la création du musée. Toutefois, les personnes qui ont travaillé au musée dès son inauguration, comme le documentaliste Ong Thong Hoeung (en poste jusqu’en novembre 1979) et l’artiste Vann Nath, ont affirmé que la plupart des initiatives furent prises par des Cambodgiens qui travaillaient sur place. Vann Nath « a décrit la carte des crânes comme étant une idée de rescapés de S-21, née de la colère d’avoir vu le pays transformé en un immense charnier ». Nous l’avons dit plus haut, le directeur du musée Chey Sopheara a choisi une date officielle d’ouverture, le 19 août 1979, car elle correspondait à la date du jugement contre les principaux dirigeants de l’Angkar. Chhay Visoth, actuel directeur du musée dit que « cela faisait sens de garder comme date de naissance cette transition entre justice et mémoire collective ». Ainsi la création de Tuol Sleng en lieu de mémoire est extrêmement liée aux procès judiciaires en cours, mais aussi, nous le répétons, au fait de légitimer le nouveau régime en place, et surtout un désir des victimes d’être reconnues et représentées. Anne-Laure Porée rajoute que « la construction de cette mémoire s’accompagne de la construction d’un récit national dans lequel se reconnaissent de nombreux Cambodgiens ». Il y a l’envie nécessaire de construire une mémoire nationale autant qu’un devoir de mémoire, et cela passe avant tout par l’institutionnalisation de S-21, car comme l’écrit le philosophe allemand Jürgen Habermas « s’il ne reste aucun frisson, l’horreur reviendra » (13). En 1995, Judy Ledgerwoord, une peintre américaine, a étudié l’ensemble des messages et des écrits qui furent laissés par les visiteurs du musée, elle s’est rendu compte qu’ils participaient à la « construction des mémoires du Kampuchea démocratique ». Pour aller plus loin, Anne-Laure Porée et Judy Ledgerwoord nous expliquent que l’État khmer est sans cesse en train « d’entretenir la profonde colère engendrée par cette souffrance […] des Cambodgiens ». Il ne faut pas oublier que mettre en place une mémoire nationale et susciter la peur font en sorte que le nouveau gouvernement soit accepté par la population. Il y a donc là une politisation très forte et l’appropriation d’une mémoire dans le but de légitimer le régime actuel.

La mémoire individuelle participe à la compréhension du lieu

De plus, nous devons aussi prendre en compte les mémoires individuelles qui ont largement participé à la compréhension du lieu, autant qu’à son étude. L’exemple le plus probant est sans doute celui de Vann Nath, que nous avons déjà cité. Ce dernier est né dans une famille extrêmement pauvre de la province de Battambang, les circonstances de sa vie firent qu’il devint peintre pour subsister aux besoins de sa famille. Lors de l’arrivée des Khmers rouges au pouvoir, il fut arrêté et transféré à Tuol Sleng ; il fut épargné car engagé par Duch afin de peindre des portraits officiels du dictateur Pol Pot. En 1998, il publia ses mémoires, Dans l’enfer de Tuol Sleng – L’inquisition khmère rouge en mots et en tableaux. En tant qu’ancienne victime et détenu de S-21, il se fit avocat pour les droits de l’Homme et décida de rendre justice aux victimes, en témoignant de son incarcération et des conditions de vie des détenus. De plus, en tant que peintre, il peignit et exposa des tableaux dénonçant l’horreur et les tortures subies aux prisonniers. Il ne fut pas le seul à user de son art, le cinéaste Rithy Panh s’est toujours penché sur la sombre période historique de son pays natal. Ayant lui-même connu la déportation de sa famille en avril 1975, il assista, impuissant, à la mort des siens, connut la famine et le travail forcé, avant d’être envoyé en France en tant que réfugié politique. Il étudia à l’I.D.H.E.C et affirma que sans le génocide il ne serait pas devenu cinéaste. À la fin des années 90, il enquêta pendant plusieurs années sur Tuol Sleng et filma ses premiers longs métrages : Bophana, Le Cambodge entre guerre et paix, S-21, la machine de mort Khmère rouge… Dans ce dernier film, il confronta les anciens tortionnaires de la prison, les victimes que furent Vann Nath et Chhum Mey, et il filma aussi ses entretiens avec Duch, ancien directeur de S-21. Il y a là autant une dimension personnelle qu’un projet de reconstitution de la mémoire collective des Cambodgiens. Comme l’a dit Sylvie Rollet, il ne s’agit pas d’instaurer un tribunal par défaut dans un pays qui souffre d’un déni du génocide (car aucun accord de paix, ni les manuels d’histoire, ni les procès ne le mentionnent), c’est avant tout « d’instaurer la scène d’une écoute ». Sylvie Rollet résume brièvement et de façon claire l’objectif du film de Rithy Panh : « il ne peut y avoir de recomposition durable d’un lien social que si les bourreaux eux-mêmes recouvrent non seulement la mémoire mais la compassion que la machine khmère rouge leur a retirée ». Ainsi, la mémoire des tortionnaires est autant interrogée que celle des victimes, même si le cinéaste décrit que « la démarche de mémoire des tortionnaires et des victimes ne peut pas être située au même niveau ». Le visionnaire du film devient un véritable témoin d’une « expérience mémorielle ». Laurence Picq (qui résida et travailla comme traductrice au ministère Khmer rouge des Affaires étrangères), écrivit un livre sous la pression de Ieng Sary intitulé : Au-delà du ciel. Cinq ans chez les Khmers rouges (1984), dans lequel elle raconta sa déshumanisation complète, elle, Occidentale ayant quitté la France pour rejoindre son mari cambodgien à Phnom Penh. Elle témoigne de sa vie quotidienne, de ses journées interminables dans un camp, de sa fuite en 1980 durant laquelle son fils de trois mois mourut dans ses bras, etc. Il y a là le témoignage d’une femme française qui a été victime du régime, et il est donc « primordial », d’après Rithy Panh, d’avoir le point de vue d’une Occidentale pour accréditer et légitimer le fait que le Kampuchéa démocratique ait instauré une véritable purge. Car comme Laurence Picq le mentionne, il y a eu une disparition complète d’intellectuels et de diplomates lors de son service forcé.

Les ouvrages et les œuvres : à la recherche de preuves

La littérature qui aborde le génocide khmer est donc abondante, grâce aux nombreux témoignages des victimes et aux oeuvres des historiens, mais ce qui est primordial dans la compréhension des événements, c’est de pouvoir interroger et confronter ceux ayant institué le génocide. S-21 est aussi et surtout un lieu de collecte de preuves matérielles utilisées par les enquêteurs et les tribunaux internationaux, afin de juger les principaux membres du Kampuchéa Démocratique pour crime de génocide. Cette collecte avait aussi pour but de dresser une liste de l’équipe et des interrogateurs travaillant à Tuol Sleng aux côtés de Duch, et surtout pointer du doigt la participation délibérée de Duch aux activités de la prison. En interrogeant le directeur, Rithy Panh rapporte que le vieil homme lui-même, au cours de son procès de 2009, « a avoué qu’il évitait de plus en plus d’assister aux interrogatoires et aux tortures […], il préférait annoter les confessions des prisonniers ». Grâce aux entretiens avec l’ancien directeur de S-21, nous savons que les mineurs étaient recrutés comme gardiens, tortionnaires ou bourreaux dans les nombreux centres de détention du régime. Le procès de Duch permit de conclure que le PCK constituait « une entreprise criminelle concertée » ; il fut donc condamné à la perpétuité en appel. Les aveux d’un des principaux acteurs de l’Angkar et proche de Pol Pot, purent ainsi légitimer l’appellation de « génocide » qui, nous le rappelons, n’était pas indubitablement utilisée pour décrire ce que fut et restera le régime des Khmers rouges.

Le musée du Tuol Sleng est un véritable lieu de mémoire, à la fois collectif car touchant à toute la population khmère, mais qui s’est aussi construit grâce à plusieurs mémoires individuelles. Néanmoins, en 1984, Michael Vickery s’est plaint d’une « vision uniformisée d’une histoire qui n’a pas été la même pour tous les Cambodgiens et qui a varié selon les lieux ». Certains visiteurs déplorent qu’il n’y ait pas plus d’explication sur la montée au pouvoir des Khmers rouges et de l’idéologie qu’ils défendaient, et aussi que S-21 soit l’un des rares musées du pays à aborder le génocide. De même, les débats font encore rage quant au rapport entre les régimes cambodgien et vietnamien, et leur implication dans la création d’un musée pour légitimer les gouvernements qui se sont succédé. Cependant, si les spécialistes avaient prévu le déclin du musée à la fin des procès internationaux, l’endroit est devenu un lieu incontournable pour les touristes qui affluent à Phnom Penh. Enfin, nous soulignerons que les procès ont engendré des mesures de réparation et ont encouragé les Cambodgiens à s’approprier leur propre histoire, qui est, selon Anne-Laure Porée « une histoire complexe du Kampuchéa démocratique dont le musée Tuol Sleng pourrait s’emparer pour se désengluer de son passé ». Ainsi, l’institution muséale permet au Cambodge une résilience de son histoire, à la fois tournée sur son passé, mais aussi sur son avenir.

NOTES ET RÉFÉRENCES

(1) (3) LOCARD H., Pourquoi les Khmers rouges, collection Révolution, Vendemiaires, 2013.

(2) Ou plus communément traduit par Parti communiste du Kampuchéa, PCK, qui signifie Parti communiste du Cambodge.

(4) SHORT P.H, « Kampuchéa démocratique, stade ultime du communisme ? », Communisme, 2008, n°95/96, Paris, L’Âge de l’Homme, p.16.

(5) In Regrets pour l’âme khmère, ou Sranoaoh Pralung Khmer (en khmer), 1973. Ith Sarin était directeur de lycée.

(6) In The Khmmer Krahom Program to Create a Communist Society in Southern Cambodia, 1974. C’était un rapport destiné à un Département d’Etat rédigé par Kenneth Quinn qui travaillé au Bureau of East Asian and Pacific Affairs (Bureau des Affaires d’Asie de l’Est et du Pacifique).

(7) In Tuol Sleng, l’histoire inachevée d’un musée mémoire, Moussons, 2017.

(8) PANH R. et BATAILLE C., L’élimination, éditions Grasset & Fasquelle, Paris, 2001.

(9) Alias Kaing Guek Iev, directeur de S-21 et condamné à perpétuité en 2009 pour crimes contre l’humanité.

(10) In Cambodia. Rendez-vous with death, 1975-1978, The Photographic Record, 1989, p.222

(11) PORÉE A-L., Tuol Sleng, l’histoire inachevée d’un musée mémoire, Moussons, 2017.

(12) Il s’agit du tribunal pénal parrainé par l’ONU, en fait CETC, soit Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens.

(13) In Le colloque international relatif aux perspectives de la démocratie face aux transformations du capitalisme, organisé par l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne du 29 au 31 octobre 2014.

BIBLIOGRAPHIE ET DOCUMENTAIRE

• CHANDLER David, S-21 ou Le crime impuni des Khmers rouges, Autrement, 2002.

• LOCARD Henri, Pourquoi les khmers rouges, collection Révolution, Vendemiaires, 2013.

• NATH Vann, Dans l’enfer de Tuol Sleng : l’inquisition khmère rouge en mots et en tableaux, Calmann-Lévy, 2008.

• PANH Rithy et BATAILLE Christophe, L’élimination, éditions Grasset & Fasquelle, Paris, 2001.

• PANH Rithy et CHAUMEAU Christine, La Machine khmère rouge : Monti Santésok S-21, Flammarion, 2003.

• PORÉE Anne-Laure, Tuol Sleng, l’histoire inachevée d’un musée mémoire, Moussons, 2017.

• ROLLET Sylvie, « S21, LA MACHINE DE MORT KHMÈRE ROUGE (Rithy Panh) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 octobre 2020. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/s21-la-machine-de-mort-khmere-rouge/

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